dimanche 26 octobre 2008

La centrale nucléaire russe, l'oiseau et les fonds d'investissement

Je ne vous ai pas trop parlé de mes occupations professionnelles. Non qu'il n'y ait rien à dire, loin de là, mais ce n'est pas trop le lieu de ce type d'échanges. Sachez juste que j'accompagne les talents, de quelque nature que ce soit, à éclore, émerger, réaliser
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d'utile
quelque chose de beau
" (Prévert)

Hier, comme on me dissertait sur ma passion pour les gens exceptionnels, de talent, on m'a raconté une très jolie histoire pour me dire combien ceux-ci pouvaient être précieux au-delà des modes et des croyances.

Comme elle m'a touché, je me permets de la partager à mon tour avec vous:

"Cela se passe après la chute du Mur. L'Union Soviétique décomposée vit dans la terreur d'une explosion de ses centrales.
Sans moyens, sans experts qui tous partent petit à petit vers des contrées plus dollarisées, les autorités décident de privatiser leurs centrales.

Dans le petit village de Chiamarenko, une de ces centrales a été vendue ainsi au groupe multinational Empire Living, grand acteur du secteur de l'énergie.

Comme tout bon groupe américain, piloté par la dictature des vieilles rombières regroupées au sein de clubs de vieilles rombières appelés "Pension Funds", ils commencent par mettre à la retraite volontaire ou non les bons et loyaux serviteurs de la Centrale et à importer des techniciens ouzbeks.

Tout va bien et les profits s'avérent monstrueux jusqu'au jour où... un des voyants d'alerte passe au orange puis au rouge, puis un second, puis la totalité des voyants, la vapeur commence à s'échapper, la centrale à vibrer, c'est l'affolement le plus total pour la quinzaine de jeunes et brillantes têtes sorties du MIT et de Harvard pilotant la Centrale. On envisage l'évacuation et la fermeture de l'espace aérien. Les téléphones des dirigeants mondiaux rougeoient et les routes alentours, sous la ruée des techniciens ouzbeks et de leur parentèle, poudroient.

Totalement désemparés, restés seuls, ils finissent par remarquer le comportement de la seule femme de ménage russe qu'ils ont conservé et qui pousse placidement son balai à trois poils dans un des coins du bureau.

"Olga, vous êtes impavide?"
"Da, Da"
"Mais, pourquoi n'êtes-vous pas inquiète? Vous avez déja vécu cela?"
"Da, Da"
"Mais, comment nos prédécesseurs avaient-ils résolu ce type d'incident?" hurlent-ils dans le vacarme de plus en plus assourdissant.
"Da, problem, niema... Boris forgeron village savoir..."
"Forgeron????"

Se concertant, de plus en plus affolés, ils envoient le plus jeune de la troupe dans le Hummer flamboyant parlementer avec le forgeron. Arrivé au village, il le trouve sur le pas de sa porte, prêt à intervenir, avec sa trousse à outils et une grosse masse.

"Da, bien, vous venus, il est temps d'aller..."
"Mais, vous savez ce que c'est comme panne?"
"Da, 37ème sous-sol, couloir B21, porte BZC765..."
dit-il alors que le Hummer, rendu beaucoup moins flamboyant après ses cahotages sur les chemins boueux au point de ressembler à une vieille Jigouli, s'achemine péniblement vers la centrale qui s'irradie progressivement d'une lueur orangée... C'est assez joli comme fin du monde.

" Votre prix sera le nôtre" ajoute l'américain en bataillant avec les vitesses.

Arrivée à destination, la troupe suit Boris le forgeron jusque dans les tréfonds de la centrale, 37ème sous-sol puis couloir B21, puis arrivent devant une porte en fer rouillée sans indication visible, pousse le battant dans un vacarme sinistre de GötterDammerung, écarte la horde de rats qui s'en échappe et voit Boris prendre sa masse, choisir une conduite et abattre d'un "Han" massif le marteau.

Instantanément, tout se calme, les voyants repassent au vert, la Bourse remonte, le champagne est ouvert et coule à flots dans la salle de contrôle, les téléphones redeviennent gris et la poussière retombe sur les routes des alentours.

Boris, seul dans son coin, s'approche du chef des américains et lui susurre:
"Pas oublier me payer, pajalski..."
"Bien sur, niema problem, c'est combien?"
"Un million de dollars"

Le champagne est immédiatement régurgité et l'américain rougeaud manque de mourir de saisissement. Un papillon bat des ailles sur le Pacifique.
Dans la confusion qui s'ensuit, Boris s'éclipse.

Les agapes sont dès lors suspendues, et une réunion de crise est tenue.

"Un million de dollars pour un coup de marteau, ce russe est complétement fou!!! Il doit bien se rendre compte de l'inanité de sa demande!!"

"Oui, mais on pourrait avoir de nouveau besoin de lui. N'oublions pas que nos actionnaires (qu'ils soient chéris et vénérés) veillent à prendre, comme il est normal, la totalité de nos profits pour les distribuer... Il n'y a pas d'argent pour investir dans une modernisation ni recruter du personnel qualifié" rétorque un seond.

Dans le silence lourd qui suit comme usuellement l'énoncé de vérités supposées définitives, un stagiaire qui assiste à la scène dit:

"J'ai peut-être une idée..."

Les têtes se tournent vers lui.

"Et si.. Et si on lui demandait une facture détaillée???"

Dans un brouhaha général, tout le monde approuve et le stagiaire est désigné pour aller parlementer avec Boris.

Deux heures plus tard, celui-ci revient, décomposé.

"Alors?"
"Alors... Il m'a reçu très gentiment, a souri lorsque j'ai expliqué que cela nous était difficile de justifier auprès de nos actionnaires de verser 1 million de dollars à un forgeron sans justificatif, est parti chercher un vieux carnet à souches lorsque je lui ai demandé une facture détaillée, a sorti son vieux crayon qu'il a léché et écrit avec application:

Forgeron de Chiaramenko
Facture no 2002 - 1
Objet: Réparation de la centrale nucléaire

Prestations:

- Donner un coup de marteau: 1 dollar
- Savoir ou donner un coup de marteau: 999 999 dollars.

En votre aimable réglement.

"Sic Transit Gloria Mundi"

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